Au printemps de l'année 451, une nouvelle inquiétante se répandit à travers les villes et les campagnes de la Gaule.
On racontait que des bandes de Mongols à l'aspect sinistre venaient de franchir le Rhin.
Pendant des jours ils s'étaient massés sur la rive orientale du grand fleuve. On les avait aperçus abattant les grands chênes de la vieille forêt germanique, construisant des bateaux ou des radeaux.
Et puis, un jour, vers la fin de mars, montés sur ces embarcations ou poussant leurs montures directement dans l'eau, ils étaient passés dans un grand tumulte de cris et de hennissements.
Des réfugiés en faisaient une description terrifiante que l'historien Ammien Marcellin a gravée à jamais dans nos mémoires : «Plus près de la bête que de l'homme avec leur tête énorme aux joues balafrées, aux yeux bridés, leurs corps trapus aux membres supérieurs disproportionnés, ils semblaient, dit la légende, nés de l'accouplement monstrueux de sorcières et de démons. Toute leur vie se passait à cheval: commerce, assemblée, sommeil. Ils se nourrissaient de racines et de viandes crues qu'ils laissaient s'amollir sous leurs selles. D'une endurance inouïe, rien n'égalait l'adresse avec laquelle ils lançaient à des distances prodigieuses leurs flèches à pointe d'os aussi dures et meurtrières que le fer. Ils étaient perfides et instables, se répandant en propos rusés, impénétrables. Aucun respect des dieux et de la religion ne les arrêtait, ils allaient, insatiables d'or, indomptés, versatiles. »
La pensée que de tels individus forçaient le «limes» avait de quoi épouvanter. D'autant que cette description peu encourageante ramenait à la mémoire les récits de ceux qui, quarante-cinq à cinquante ans plus tôt, avaient dû traverser les plaines d'Asie ou d'Europe orientale, harcelés par ces mêmes cavaliers.
Les Gallo-Romains qui, à cette époque, avaient vu déferler sur leur sol les hordes des Vandales, des Alains, des Suèves, des Burgondes et enfin des Wisigoths, se croyaient à l'abri de nouvelles vagues barbares. Mais, à la terreur qui s'emparait de leurs propres envahisseurs, ils mesurèrent à leur tour toute l'ampleur du danger.
LE MONDE ROMAIN DEVANT LE PERIL JAUNE
En cette moitié du Vieme siècle, l’empire romain d'Occident existait encore de nom mais les Burgondes et les Francs tenaient une bonne partie de la Gaule, les Wisigoths s’étendaient de la Loire à
Gibraltar, tandis que les Vandales s'installaient en Afrique du Nord.
Si ces barbares avaient finalement franchi les frontières de l'empire romain, c'est que, depuis longtemps, ils étaient eux-mêmes férocement talonnés par des hordes plus farouches qui les poussaient vers l'ouest.
L'épicentre de ce phénomène migratoire se situait à des milliers de kilomètres de là.
Tout avait commencé sous le règne de l’empereur chinois Chi-Houang-Ti (259-210 avant J.-C.) qui, las des incursions constantes de tribus semi-sauvages connues sous le-nom de Hiong-Nou, avait décidé la fortification des frontières du nord de son immense empire,
Les Hiong-Nou, d'origine mongolo turque, étalent avant tout des cavaliers et des archers incomparables. Dès leur enfance, ils étaient initiés au maniement des armes. A cinq ans, juchés sur le dos des brebis, ils lançaient leurs premières flèches. Puis, lorsqu'ils étaient assez forts pour tendre le grand arc de guerre, ils prenaient rang parmi les guerriers. Sans résidence fixe, méprisant la charrue, ils allaient, insaisissables, à travers les steppes du nord des provinces actuelles du Chen-Si. Changeant de camp au fur et à mesure de l'épuisement des pâturages, ils tentaient souvent des expéditions sur le territoire chinois afin d'en ramener du butin. C'est alors qu’exaspérés de ces brigandages, les Empereurs du Milieu dressèrent contre eux cette muraille célèbre qui, avec ses poionts fortifiés et son no man's land de steppes marécageuses et salées, permirent aux grandes voies commerciales du Nord de se développer et à l'empire chinois de devenir en Orient le pendant de l'empire romain.
Impitoyablement pourchassés par les Empereurs de la dynastie des Han, les Hiong-Nou durent un mo¬ment se déclarer leurs vassaux. Mais cette subordination devait leur être insupportable car ils cherchèrent bientôt à s'en dégager en installant leur empire en Dzoungarie et dans les steppes du nord-est du Turkestan russe.
Attaqués de nouveau par des envahisseurs venant de Sibérie, ils décidèrent vers 170 après J.-C. de lever leur camp et, par étapes, se dirigèrent lentement vers le sud de la Russie.
Séparés de l'Occident par les territoires des Goths et des Alains, ignorés des Chinois trop occupés par leurs affaires intérieures, personne ne soupçonnait l'ampleur de leur mouvement migratoire.
On a essayé d'expliquer cette expansion vers l'Ouest par un phéno¬mène naturel résultant d'une forte chute de la courbe climatique qui aurait réduit peu à peu la possibilité de fourrage de ce peuple nomade et pasteur.
Ayant parcouru en cinq siècles plus de cinq mille kilomètres, les Hiong-Nou - connus désormais sous le nom de Huns - franchirent enfin les frontières de l'Europe en 375.
LA GRANDE CHEVAUCHEE
Les Alains établis au nord de la mer Caspienne furent les premiers à subir le choc. Le Don franchi, les Alains réduits, les hordes mongoles trouvèrent en face d'elles les Goths. Toutes les
mesures de défense possibles avaient été prises par leur roi Athanaric pour fortifier la rive occidentale du Dniestr. Mais cela ne suffit pas à arrêter les Hiong-Nou qui, fidèles à leur tactique
traditionnelle, franchirent un soir le fleuve par un beau clair de lune et cernèrent l'armée gothique.
Incapables de résister, les Goths réussirent à s'échapper par des terrains inaccessibles aux cavaliers.
Ce n'était qu'un répit.
Une nouvelle tentative de résistance entre le Prout et le Danube s'avéra inutile. Seule, l'importance du butin que les Wisigoths laissè¬rent aux mains de leurs poursuivants, les sauva de l'anéantissement.
Abandonnant leur territoire, emmenant leurs familles et ce qui restait de leurs biens, les guerriers d'Athanaric franchirent le Danube à l'automne de 376.
Devant eux s'étendaient les riches plaines de la Thrace évacuées par Aurélien. Les Wisigoths et, à leur suite, les Gépides, les Vandales et bien d'autres s'y précipitèrent, espérant trouver à l'abri du fleuve une défense contre le raz de marée hunnique.
Mais la vague mongole les atteignit.
Tandis que les Gépides faisaient leur soumission, les Vandales et les Goths se retiraient, poursuivant leur marche inexorable vers l'ouesL Au ler janvier de 406, ils franchissaient le Rhin pris
par les glaces.
Pour endiguer ce flot torrentiel, les Romains n'avaient plus à leur disposition qu'une armée disparate, recrutée aux quatre coins de l'Empire. L'Illyrie, la Germanie, l'Asie et l'Afrique
contribuaient pour la quasi-totalité aux effectifs et au commandement des légions. On y trouvait même des détachements de cavalerie hunnique, organisés sous Théodose ou Valentinien II.
Lorsqu'en 434, le chef des Huns, le redoutable Roua, meurt subitement, il laisse à ses deux neveux Bleda et Attila, fils de son frère Mondzouk, un vaste empire allant des Alpes Orientales à l'Oural et au Caucase.
Bleda est un jouisseur qui préfère les beuveries et les pitreries de son nain Zerkou aux subtilités de la politique. Attila, par contre, est déjà un diplomate et un meneur d'hommes. Court de
taille mais large de poitrine, le teint bistré et le nez plat, les yeux bridés mais le regard étincelant, tout son comportement dénote la volonté, la force intérieure, le sens de la grandeur. La
violence et même la cruauté sont davantage chez lui une méthode qu'une tendance naturelle.
Ayant vécu plusieurs années comme otage parmi les Romains, il parIait couramment le latin mais avec un fort accent guttural. Très simple dans ses vêtements et ses habitudes, il aimait,
pourtant, comme tous les siens, l'or et les pierres précieuses, les tapis et les riches étoffes.
L'assassinat de son frère l'ayant rendu seul maître des destinées du peuple hunnique, il entreprit avec Rome et Byzance une série de négociations en vue de récupérer tous les déserteurs hunniques qui servaient dans certaines légions et de monnayer au mieux la liberté des prisonniers romains qu'il détenait.
Profitant des difficultés auxquelles Byzance avait à faire face - chute de Carthage, montée de la puissance vandale, prise de Rhodes, tremblement de terre et disette - il intensifia sa pression sur ses frontières du sud et ses avant-gardes s'avancèrent ouvertement jusqu'au Bosphore, obligeant Constantinople, après la chute de Sirrnium, il des concessions de plus en plus nombreuses et humiliantes.
C'est ainsi que la rançon de huit pièces d'or par prisonnier romain était portée à douze quelques années plus tard tandis que le tribut annuel que versait Byzance était triplé. Enfin, les envoyés
hunniques à la cour impériale se montraient de plus en plus avides d'or et de riches cadeaux.
Malgré de nombreuses tentatives, soit incapacité, soit mauvaise fortune, Byzance se montra incapable de remporter quelques succès militaires chaque fois qu'elle dût se mesurer à la cavalerie
hunnique.
Découragés,les empereurs d'Orient tentèrent la voie diplomatique.
Nous possédons une relation détaillée des tractations qui eurent lieu à deux reprises entre les envoyés romains et Attila lui-même. Ce document contient, en fait, les meilleurs éléments qui nous permettent de nous faire une idée de la vie et du caractère des Huns.
Un moment calmé par les concessions de Byzance, Attila hésite un instant entre l'est et l'ouest. Va-t-il, comme le lui suggèrent certains, chercher à s'emparer de l'empire des Perses ou ira-t-il retrouver à l'ouest ses éternels ennemis, les Wisigoths ?
La mort de l'empereur Théodose II et l'arrivée sur le trône de Byzance du rude soldat qu'est Marcien le décident à tenter sa chance en Occident.
Une invraisemblable histoire lui fournit, d'ailleurs, un nouveau moyen de pression. La propre soeur de l'empereur d'Occident, Valentinien II, avait voulu se venger de sa famille qui l'avait exilée à Constantinople à la suite d'une aventure sentimentale. Elle avait eu l'idée romanesque d'envoyer au roi des Huns une lettre d'amour accompagnée de propositions matrimoniales précises et d'un anneau. Bien qu'Attila eut laissé sans réponse ce tendre message, il conserva l'anneau et en l'an 450 le retourna à Valentinien en exigeant «sa fiancée» et sa dot... soit la moitié de l'empire. Valentinien ayant marié sa soeur au plus vite, put décliner la proposition.
Attila qui n'était pas en peine de prétextes pour OUVrIr les hostilités en trouva un dans la succession au trône des Francs Ripuaires.
Au début de l'année 451, les hordes hunniques s'ébranlèrent. Les bandes traversèrent la plaine hongroise et sans doute l'Autriche, puis arrivèrent en vue du Rhin.
LA CAMPAGNE DE GAULE
Afin de dissocier les forces adverses, Attila avait adressé à Valentinien et au roi wisigoth Theodoric des lettres où il assurait à chacun qu'il n'attaquerait que son voisin. C'était un faux pas diplomatique, rare chez cet Asiate subtil.
Aetius, chef militaire de la Gaule, résidait alors dans sa préfecture d'Arles. Fils d'un Germain de Pannonie et d'une noble romaine, il incarnait le type de ces généraux semi-barbares gui furent pour Rome ses ultimes defenseurs. Surnommeé à juste titre «le dernier des Romains », il connaissait parfaitement les méthodes hunniques. Envoyé comme otage dans sa jeunesse à la cour du roi Roua, il avait noué avec les Huns et en particulier avec Attila des relations amicales qui lui furent souvent utiles.
Lorsque Aetius comprit l'immense danger que représentait le déferlement hunnique sur la Gaule, Attila avait franchi le Rhin. Metz tombe le 7 avril, jour de Pâques, Toul, Reims, Troyes sont
dépassés. La terreur gagne Paris dont les habitants veulent abandonner la ville. Mais l'éloquence persuasive d'une petite bergère de Nanterre, Geneviève, arrête la panique. «Jamais, dit-elle,
Dieu ne permettra que les Huns prennent Lutèce. »
De fait, Attila obliquera vers le sud et poursuivra sa chevauchée vers la Loire. Du haut des murs d'Orléans, les habitants assistent à l'encerclement de leur ville.
A cette avalanche, rien ne s'oppose.
L'armée romaine est pratiquement inexistante.
Une quête dramatique commence pour Aetius.
Ramenant en mai quelques légions d 'Italie, il réussit à leur adjoindre des éléments sarmates, burgondes, arvernes, francs, armoricains et alains. Restent les Wisigoths. Il en obtient l'alliance
grâce à l'intervention d'Avit us, Gallo-romain d'une grande famille d'Auvergne qui avait été précepteur du roi Théodoric.